AUBERGE DE PEYREBEILLE dite "AUBERGE ROUGE".
Nichée au cœur de cette immensité de la montagne Ardéchoise, voici l’histoire de l’auberge de Peyrebeille dite « l’auberge rouge ».

Depuis quelques jours, le vent glacial du matin emmenait au
loin le son des marteaux de charpentier qui assemblaient des madriers en bois de
pin. Le 02 octobre 1833 un échafaud était dressé. Les juges de Privas avaient
décidé la condamnation à mort sur la foi d’un unique témoignage, d’un
aubergiste, de sa femme, et de leur domestique.
Située entre Lanarce et Coucouron, au bord de l’actuelle
nationale 102 sur la route d’Aubenas au Puy en Velay, « l’auberge
rouge » est le seul asile pour le voyageur. Traîne-savates, bourgeois ou
riche marchand au portefeuille bien garni, ils étaient contents lorsqu’ils
apercevaient dans la nuit noire une lumière dans ce monde inamical.
Car le pays était hostile et depuis longtemps. Espaces
déserts qu’entrecoupent tourbières et marécages, ainsi que des forêts
sombres et profondes. Brigands, bêtes féroces, et déserteurs de tous poils,
avaient pris l’habitude de ce cacher ici dans ces contrées depuis plusieurs
siècles. La révolution, puis les guerres Napoléoniennes n’avaient rien
arrangé, on raconte dans les alentours que les « cadets » désertaient
après avoir appris la mort au combat sur les champs de bataille de l’Europe
entière des « grands frères », et se cachaient là, après avoir
fui lorsque les gendarmes sabraient le foin dans la grange de la ferme
paternelle.
Ces déserteurs vivaient de rapines. Certes, du temps s’était
écoulé mais la région avait gardé une mauvaise réputation. Il était
heureux le voyageur exténué, transis de froid ayant quelquefois entendu le
hurlement des loups, escaladé le « serre » de la croix de Bauzon de
sentir une odeur de fumée, avant d’entrevoir une lueur vacillante qui peu à
peu prenait la forme d’une flamme derrière un carreau givré. Par ici
l’endroit était connu. Il s’agit de l’auberge de (peyre beille) en patois
local «pierre grande ». Cette pierre est toujours visible dans la cour.
L’accueil y était simple, le repas chaud était servi
sans cérémonies, mais il redonnait des couleurs sur les visages fatigués. Le
plus souvent il était composé d’une omelette au lard ou d’une fricassée
de pommes de terre. Les deux filles de la maison, Jeanne Marie et Marguerite
lorsqu’elles étaient présentes, après avoir débarrassé les couverts, détendaient
parfois l’atmosphère en servant d’appât pour retenir le client libertin,
mais sans jamais se laisser toucher. Tandis que le domestique bouchonnait le
cheval.
Cinquante trois assassinats, c’est le nombre de voyageurs
qui périrent ici. Au moment du coucher le client était assommé par le
domestique lorsqu’il montait l’escalier étroit qui le conduisait à la
grange ou à la chambre si celle ci était disponible. Quelquefois on attendait
que la fatigue fasse son effet, quand l’hôte était endormi profondément
alors l’œuvre de mort s’accomplissait. On plaçait un entonnoir entre les
dents du malheureux et on y vidait de l’huile bouillante. Ensuite, le cadavre
était dépecé, cuit dans la chaudière à cochon, ou bien brûlé dans le four
à pain pour faire disparaître le corps.
Cela durait depuis des années, par exemple, le 12 octobre 1831, Antoine Enjolras propriétaire aisé à la Fagette, commune de Saint-Paul-De-Tartas revient de la Foire de Saint Cirgues en Montagne, il passe à Peyrebeille pour se reposer. Des témoins le voient entrer au "Coula" à 100 mètres de l'auberge, propriété des Martin entre 20 et 21 heures, on ne le reverra plus jamais vivant.
Les Martin qui commençaient à sentir le vent tourner, venaient juste de louer leur auberge à Louis Galland, pour se retirer à quelques cent mètres de là au "Coula".
Le 25 octobre, le juge de paix de Coucouron est venu perquisitionner l'auberge uniquement, il n'a rien trouvé. Pas de perquisition au "Coula". les martin Ont-ils eu peur, toujours est-il que le 26 octobre sur les Bords de l'Allier au lieu-dit "le ronc Courbier" à 300 mètres des dernières maisons de Langogne le cadavre d'Antoine Enjolras est retrouvé, s'en sont t-ils débarrassés????
Tout a une fin. Les langues commencent à se délier, le témoigne d'un vagabond Laurent Chaze, sera décisif, il affirme malgré plusieurs versions contradictoires avoir assisté à un assassinat deux ans auparavant, caché dans le foin dans la grange de l'auberge. Terrorisé, il réussit à s’enfuir, (il n'avait jamais rien dit pendant deux années, il avait peur).
Une enquête fut ouverte, la maréchaussée fut d’autant plus attentive, car depuis quelques temps déjà elle recevait de nombreuses plaintes sur des disparitions mystérieuses non élucidées mais qui, dans le doute étaient attribuées aux brigands et autres marauds qui hantaient ces contrées. On croyait même à l'époque qu'il pouvait s'agir de royalistes, et pourquoi pas la bande à Duny célèbre dans le secteur.
Le 27 novembre 1831, les Martins sont arrêtés, le domestique Rochette le sera le lendemain, sur le chemin de la Chamblazère à Peyrebeille.
Le 02 octobre 1833, l’aubergiste Pierre Martin, dit « blanc »,
dit « Lucifer », fut le second à monter sur l’échafaud. Lorsque
le couperet tomba, sa tête aux yeux exorbités, rejoint celle de sa femme dans
le panier. Car il y avait été précédé par son épouse Marie Martin (née
Breysse), qui au milieu du silence de la foule venue assister à l’exécution
cracha sur le crucifix qui lui avait été présenté avant de mourir. Jean
Rochette, (qui est un enfant du pays, la rumeur en fera un mulâtre) très digne affronta le public du regard et s’écria avant de trépasser :
« maudits maîtres que m’avez vous fait faire » sa tête roula,
mais pour lui, on avait eu la délicatesse de changer le panier.
La foule fut satisfaite, elle était nombreuse en
provenance du département de l’Ardèche, certaines victimes étaient
Vellaves, ou d’autres provinces proches. Justice fut faite le matin, tout le
reste de la journée on dansa des bourrées au son du violon, ou de la vielle à
roue (me signale Mr Mazellier, spécialiste des musiques
traditionnelles rurales), les
distractions étaient rares par ici à l’époque.